Du libre-échange à la guerre économique : face à ce bouleversement du contexte économique mondial, « L’Europe a été trop naïve, trop régulatrice, estime Ulrich Adam, président d’Orgalim. Les cinq dernières années ont été marquées par un tsunami de réglementations, sans changement réel de stratégie ».
De fait, l’Europe, historiquement pionnière en matière de normalisation, se trouve aujourd’hui dans une position délicate. Alors que les États-Unis et la Chine renforcent leur influence sur les standards internationaux, le Vieux Continent doit s’adapter à un environnement de plus en plus compétitif. Cette compétition ne se joue plus seulement sur les prix ou l’innovation, mais aussi sur la définition des règles du jeu dans les instances de normalisation.
Faire mieux, très vite
Alors que la normalisation européenne est freinée par des exigences réglementaires toujours plus contraignantes, la Chine avance avec une stratégie intégrée combinant « politique industrielle nationale, efforts diplomatiques et planification à long terme, remarque Ulrich Adam. Cela doit nous motiver pour faire mieux très vite, en modernisant notre processus de normalisation ».
De fait, même s’il estime que « la coexistence entre normes internationales et régionales fonctionne plutôt bien », Jean-Baptiste Gillet, directeur Industrie France de Bureau Veritas, acteur majeur du secteur de la certification, constate que « certaines normes, comme celles liées à la fabrication additive, émergent lentement ». Il pointe l’absence d’harmonisation de certaines normes, tandis que le rythme des directives ne faiblit pas. « Cela rend les approches de conformité de plus en plus complexes. »
Si l’Europe veut rester compétitive, il devient impératif de réduire ces délais et d’accélérer le processus normatif face à la montée en puissance des acteurs chinois et indiens dans les groupes de travail et le développement de certifications spécifiques comme celles autour de l’hydrogène vert.
« Ce sujet de la réindustrialisation européenne devient urgentissime »
L’enjeu, c’est la souveraineté industrielle de l’Europe et de la France. Pour Chiara Danieli, directrice générale du groupe Bouhyer et présidente de European Foundry Federation, « la prise de conscience est réelle dans certains secteurs comme la défense. Mais, pour d’autres secteurs moins stratégiques, on se heurte toujours à des problèmes de coûts de la part des donneurs d’ordre ».
Exemple : lorsqu’en 2022, le gouvernement a annoncé la relance de la filière nucléaire, on s’est rendu compte que la France avait perdu ses compétences en forge et fonderie au profit de la Corée du Sud et de l’Inde. Dans certains domaines, comme les batteries, l’Europe est totalement dépendante de la Chine, ce qui met en lumière la vulnérabilité du continent.
« Ce sujet de la réindustrialisation européenne devient urgentissime. Mais est-ce qu’on est vraiment à la hauteur du défi ? », s’interroge Chiara Danieli. Si elle constate une prise de conscience sur l’importance de la forge et de la fonderie pour maintenir une production industrielle en Europe, elle doute de sa capacité à faire appliquer des réglementations du fait du nombre d’États et donc de points d’entrée sur le continent.
Le courage pour changer l’approche normative
« Les Chinois ont une forte représentation, mais la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas également, note Ulrich Adam. Nous devons travailler ensemble à réviser pour améliorer et moderniser notre processus de normalisation. »
Co-construire, c’est l’un des trois enjeux forts que Jean-Baptiste Gillet met en avant pour moderniser ce processus. Par exemple, la filière nucléaire a créé le référentiel ISO 19443 sur la qualité et la sûreté nucléaire avec plus de 200 fournisseurs certifiés. Autre exemple, les autorités portuaires, les assureurs, les financiers et les industriels travaillent ensemble à définir un cadre normatif clair pour les Small Modulators Reactors, des petits réacteurs de moins de 300 MW installés dans des zones portuaires.
Deuxième enjeu, la qualité des normes « en participant, nous certificateurs, aux groupes de travail pour évaluer a priori la capacité d’une norme ou d’une prescription à être évaluée ».
Enfin, troisième enjeu, le courage pour changer l’approche normative.
La création de Mecallians est un moyen de relever ces défis. Pour Chiara Danieli, également vice-présidente de la FIM : « réunir la normalisation avec l’UNM, le lobbying avec la FIM, le technique avec le Cetim et le financier avec Sofitech/Cemeca, c’est la bonne stratégie pour faire travailler tout le monde de concert. Parce que la normalisation est une arme stratégique, une arme de souveraineté, une arme de défense commerciale ».
Crédit photo : Cédric Léo